Charles Aznavour : la mort d’un géant – 02/10/2018

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Charles Aznavour : la mort d’un géant – 02/10/2018

Une voix s’éteint, un géant s’en va. Avec la mort de Charles Aznavour, décédé dans la nuit de dimanche à lundi à l’âge de 94 ans à Mouriès, dans les Alpilles, là où il aimait se reposer, disparaît un monument de la chanson française, l’homme aux plus de 1 200 textes dont des diamants du répertoire, un acteur à la filmographie prolifique, un auteur qui a inspiré plusieurs générations d’artistes, un précurseur navigant dans tous les styles musicaux, un poète dont les chansons ont rythmé la vie des Français et accompagné les évolutions de la société, un ambassadeur de l’amitié entre la France et l’Arménie. Mais avant tout, cet homme qui a, plus que tout autre, épousé son siècle, était un amoureux de la vie. Lui qui rêvait de dépasser 100 ans ne concevait de vivre que sur scène.

« Moi je ne peux pas ne pas vivre et je vis en scène. Je suis heureux en scène et ça se voit » , confiait-il il y a quelques jours encore sur le plateau de l’émission C dans l’air sur France 5, alors qu’il venait d’abréger une tournée au Japon.
Shahnourh Varinag Aznavourian, l’enfant de réfugiés arméniens Cette force de caractère puisait sans nul doute sa source dans les origines arméniennes de Charles Aznavour, qui ont façonné l’artiste qu’il allait devenir et écrit les premières lignes d’un destin hors normes. Shahnourh Varinag Aznavourian naît le 22 mai 1924 à la clinique Tarnier à Paris, au sein d’une famille d’artistes arméniens réfugiés en France.

C’est ainsi par hasard que le petit Charles – renommé ainsi car la sage-femme ne parvenait pas à orthographier son prénom arménien correctement – vient agrandir une famille composée du père, Mischa, Arménien né à Akhaltsikhé, en Géorgie, fils d’un ancien cuisinier du tsar Nicolas II, de la mère Knar, née de parents commerçants en Turquie, et d’une fille aînée, Aïda, née pendant l’hiver 1923 à Salonique. La famille, qui fuyait cet «Orient compliqué» après le génocide arménien de 1915, était en attente d’un visa pour les Etats-Unis.

Mais elle tombe sous le charme de Paris.
Mischa, ancien baryton, travaille alors dans le petit restaurant de son père, Le Caucase . Il ouvrira quelques années plus tard son propre restaurant du même nom, rue de la Huchette. Là, le père chante pour les exilés d’Europe centrale et reçoit à sa table de nombreux artistes.
Ce n’est pas la chanson, pourtant, qui attire le petit Charles, mais la comédie que pratique sa mère. En 1933, Charles se retrouve inscrit à l’École des enfants du spectacle, face au nouveau restaurant de son père, et, à neuf ans, prend déjà un nom de scène : ce sera Aznavour.

Il fait alors de la figuration, joue de petits rôles au théâtre, au cinéma… et chante, aussi, dans le sillage de sa sœur. Il découvre les cabarets de ce Paris de l’entre-deux-guerres, est fasciné par Maurice Chevalier et voue une admiration sans bornes à Charles Trénet, ce fou chantant qui est pour lui un modèle. L’apprenti comédien côtoie aussi quelques vedettes comme Pierre Fresnay et Yvonne Printemps.
D’Édith Piaf au Carneggie Hall En 1936, Charles Aznavour est engagé à l’Alcazar.

Avec sa sœur, ils tentent les concours et les radiocrochets. Mais la guerre approche, Mischa s’engage dans l’armée et Charles devient le chef de la famille. La guerre éclate mais la vie, toujours, continue. Charles et Aïda fréquentent le Club de la chanson et rencontrent Pierre Roche en 1942.

Avec ce pianiste dandy, une amitié se noue, un duo se crée, court les galas et écrit de nombreux textes qui commencent à avoir du succès.

Quatre ans plus tard, la guerre est finie, Aznavour a épousé Micheline Rugel, avec qui il aura une fille, Seda. En 1946, Edith Piaf repère le duo qui intègre sa bande. « J’ai partagé avec elle, jusqu’à la fin de ses jours, une sorte d’amitié amoureuse, de fraternité complice, sans jamais partager son lit » dira Charles Aznavour qui sera son confident. Piaf emmène le duo en tournée avec Les Compagnons de la chanson , en France, aux Etats-Unis, au Québec, où Pierre Roche finira par s’établir. En 1948, le premier disque d’une longue lignée est enregistré. En 1950, le duo revient en France riche de découvertes musicales (Louis Armstrong, Duke Ellington et Dizzy Gillespie) puis se sépare. Aznavour poursuit seul sa carrière, écrit pour Gilbert Bécaud, Juliette Gréco, Minstinguett, Patachou et son idole Maurice Chevelier.

La notoriété est là. Les critiques aussi. Sévères, injustes. Aznavour doute, mais persévère.

« Je chanterai pourtant, quitte à m’en déchirer la glotte… » écrit-il. C’est au Maroc qu’il finit par rencontrer son premier succès sur scène en 1953. Un succès qui lui ouvrira les portes de l’Olympia en 1955. « La France est Aznavouré » écrit déjà la presse à propos de ce Charles Aznavour qui s’installe au sommet de la chanson.
Des tubes par dizaines et l’amour du public Durant les années 60, c’est un festival de tubes que sort le chanteur : Les comédiens (1962), La mamma (1963), Hier encore (1964), For Me Formidable (1964), La Bohème (1965) et Emmenez-moi (1967) qui deviendra des années plus tard la chanson de toutes les générations. Aznavour écrit aussi pour Johnny Hallyday ( Retiens la nuit en 1961), pour Sylvie Vartan ( La plus belle pour aller danser en 1963) ou pour Mireille Mathieu.

Pour Charles Azavour, le temps des tournées internationales commence, aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, qui feront de lui, au fil des ans, le chanteur français le plus connu au monde.
Mais l’artiste ne se repose pas sur ses lauriers et colle aux évolutions de la société par le texte ( Le Temps des loups en 1970 sur la violence, Comme ils disent , première chanson qui traite sérieusement de l’homosexualité en 1972) ou de savantes orchestrations ( Les plaisirs démodés ). Surtout, Aznavour revisite sans cesse un thème éternel, l’amour, insufflant dans ses textes tour à tour la sensualité, la volupté, le désir mais aussi les déchirures et les blessures. « Il chante l’amour comme on ne l’avait jamais chanté jusqu’ici ; avec un vocabulaire nouveau qui est celui-là même des gestes physiques de l’amour » disait Maurice Chevalier.
En 1988, un terrible tremblement de terre à Erevan ravive son amour pour l’Arménie et signe un engagement sans faille pour le pays qui fera de lui un «héros national» et un véritable ambassadeur à l’ONU. Loin de prendre sa retraite, Charles Aznavour continue d’écrire, de se produire sur scène partout dans le monde, multiplie les collaborations avec les artistes de la jeune génération, conquiert de nouveaux publics comme il a conquis, depuis longtemps, le cœur des Français. Et derrière le vieux Charles époustouflant de maîtrise sur scène, perce alors toujours l’envie de vivre du jeune Shahnourh.

Une voix s’éteint, l’amour reste….

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